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LIVRE
L'art des ponts - Homo pontifex
Couverture Détails du livre Dos / Extrait
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Auteur(s) Michel Serres
Date de publication 01/11/2006
Format Relié (280 x 240 mm)
Editeur Le Pommier
ISBN 978-2-7465-0305-2
Langue Français
Nb. de pages 215
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Résumé / commentaires
Représentation Jeune, j'ai visité le pont du Gard, à bicyclette, comme l'avaient fait, à pied, Jean-Jacques Rousseau et d'autres. On le découvrait au détour du chemin. Délaissé, abandonné, il ne servait plus de rien, ni d'aqueduc, ni de route, ni de pièce de musée. De lourdes masses, parfois, se détachant de lui, tombaient comme les cheveux d'une tête chenue. Le monstre antédiluvien dormait, en travers de la vallée. Moineaux, tourterelles, faucons crécerelles nichaient sous ses arches et voletaient alentour. On allait plonger dans le Gardon et, couchés sur la rive, avec le vélo, on entendait le vent vibrer parmi ses piles multiples. On le regardait comme un fossile. Peu de gens s'aventuraient en ce lieu désert, épineux, rocailleux, envahi par le silence crissant des cigales. Les pierres disjointes du pont vieillissant finissaient par mimer les rochers du paysage. Oublieux de technique et de culture, l'ouvrage fondait dans la durée de la nature. Rousseau avait tort : on oubliait la légion, les Romains et leur train, la conquête de la Gaule et la mémoire des batailles pour ne plus voir, confondu, qu'un squelette vertébral pontant des cotes durcies de géologie. Il servit de compte-temps à ma jeunesse anhistorique : je sortais de dix massacres, nous avions besoin d'oubli. J'y revins, vieux, l'été dernier, en voiture. Choisir, vite, parmi de multiples parkings ; suivre l'itinéraire obligé vers une immense bâtisse, bellement aménagée, où l'on trouve de l'information, de la documentation, des salles de projection ; autour du pont, approprié, des interdits barrent les choix ; il faut donc passer par là. Un monde fou ; des queues partout ; des guides audio ; des tour-opérateurs ; la foule aux langues de Babel produit un brouhaha nuageux d'appels, de cris, de plaintes et d'exclamations, enthousiasme, admiration, à couvrir le bruit des cigales, à faire s'enfuir les oiseaux ; les guides pérorent et mon­trent devant des groupes qui admirent. Devenu vieux beau, l'aqueduc s'arrache au paysage et ainsi mis à distance, se juche devant son public, planté nouvellement, comme un décor, comme un écran, au théâtre d'un spectacle. Jeune, j'entrai en son sommeil minerai, en son repos épais ; je partageai, vivant, sa deuxième vie de fossile ; vieux, je le vis.
Contact 1429 / 2157 v 2.0 - m.à j. 01/01/2013 . Tous droits réservés, reproduction interdite sans autorisation. HTML validé